Relations Cubano-Américaines : un pas en avant ?

Suite au rapprochement entre Cuba et les Etats-Unis, Linfosite a demandé plus de précisions à l’écrivain et universitaire Cubain Jacobo Machover.

Barack Obama et Raul Castro, un rapprochement porteur d'espoir ? © thetelegraph

Barack Obama et Raul Castro, un rapprochement porteur d’espoir ? © thetelegraph

LINFOSITE : Depuis la fin de l’année 2014, les Etats-Unis ont renoué leurs liens avec Cuba. Que signifie un tel rapprochement ? Peut-on parler d’un rapprochement soudain ou des tractations étaient-elles en cours depuis les prémices du deuxième mandat de Barack Obama ? 

Jacobo Machover : La première marque visible d’un rapprochement entre les États-Unis et Cuba s’est produite en décembre 2013, lorsque Barack Obama et Raúl Castro ont coïncidé en Afrique du sud au moment des funérailles de Nelson Mandela. La poignée de main entre le Président américain et le dictateur cubain a alors fait l’objet de nombreuses spéculations : était-elle un simple geste de courtoisie d’Obama ou une reconnaissance du castrisme au pouvoir ? Pour autant qu’on puisse en juger par les déclarations des uns et des autres, des négociations secrètes ont précédé et suivi cette rencontre, par l’intermédiaire du Canada, qui a toujours maintenu des liens puissants avec l’île communiste, fournissant le plus fort bataillon de touristes depuis des décennies, et du Vatican. Deux Papes, Jean-Paul II et Benoît XVI, s’étaient rendu à Cuba, l’un en 1998, l’autre en 2011. Une visite de François est annoncée pour septembre 2015.

D’autre part, The New York Times, peu avant l’annonce simultanée du rétablissement des relations, a publié une longue série d’éditos visant à la levée de l’embargo américain. Cette campagne, pour le moins étrange, était en fait destinée à expliquer à l’avance la nouvelle politique d’Obama. Un autre organe de presse influent, The Washington Post, avait pris l’exact contrepied du NYT. La presse, ainsi que l’opinion publique aux États-Unis, sont profondément divisées sur la question. A Cuba, c’est plus simple : l’opinion publique n’existe pas, de même qu’une quelconque presse digne de ce nom.

Le 13 juin 2015, le Sénateur américain Jeff Flake a annoncé qu’une ambassade américaine serait bientôt présente sur le territoire cubain. Cette décision diplomatique est-elle principalement symbolique ou illustre-t-elle concrètement le renouvellement des relations politiques et économiques entre les deux pays ? 

Jeff Flake est depuis longtemps aux avant-postes de la normalisation des relations des États-Unis avec le régime castriste. Il s’agit d’un sénateur républicain de l’Arizona, mais il a trouvé des interlocuteurs plus compréhensifs du côté de l’administration démocrate de Barack Obama que sous les gouvernements précédents. Il vient de lancer un lobby appelé « Engage Cuba », dont la présentation a eu lieu mi-juin dans un bar à Washington avec force mojitos et cuba libres, en présence de la principale négociatrice des accords, Roberta Jacobson.

Cela dit, la majorité républicaine au Congrès américain, sous l’impulsion des sénateurs et représentants d’origine cubaine, Marco Rubio, Ileana Ros-Lehtinen, Mario Díaz-Balart, Ted Cruz, et du démocrate Robert Menéndez, a commencé à poser de sérieux obstacles au processus de rapprochement, à une levée de l’embargo et à la nomination d’un ambassadeur américain à La Havane, sans contrepartie du régime en place à Cuba sur le respect des droits de l’homme et des libertés démocratiques. Ce serait la moindre des exigences pour une avancée diplomatique pouvant bénéficier au peuple cubain.

Comment une telle nouvelle est-elle perçue au sein de la population cubaine ? Qu’en attend le peuple ? Espère-t-il une démocratisation du pays (des élections libres, la fin du monopole de la presse…) ? 

La réponse se trouve dans le nombre de Cubains, surtout des jeunes, qui cherchent à quitter illégalement Cuba, par tous les moyens, au péril de leur liberté ou de leur vie. Les départs n’ont jamais été aussi importants depuis 1994, date du dernier exode massif des balseros, partis sur des radeaux de fortune vers la Floride.

Aujourd’hui, les fugitifs se dirigent aussi vers les côtes lointaines du Mexique ou de l’Amérique centrale et même plus au sud, pour ensuite tenter de gagner les États-Unis par voie terrestre. Il n’y a aucune amélioration à attendre en vue d’un rétablissement de la liberté à Cuba. Au contraire : les mesures annoncées ont contribué à l’augmentation de la répression dans l’île. Elles n’ont fait que légitimer la dictature en place, de même que le voyage de François Hollande et sa complicité affichée avec Raúl et Fidel Castro, en mai 2015.

Qu’est-ce que la première puissance mondiale ainsi que Cuba ont à gagner du renouement de leurs relations ? Quels en sont les enjeux ? Le régime politique de Raul Castro se déclare toujours officiellement communiste. Dans ce sens, un rapprochement entre cette nation et l’Occident « capitaliste » n’est-il pas contradictoire ?

Les antécédents de cette politique se trouvent dans la « diplomatie du ping-pong », lancée entre 1971 et 1972 par le Président Richard Nixon et son secrétaire d’État Henry Kissinger vis-à-vis de la Chine maoïste. C’est l’acceptation d’un régime politique communiste, donc dictatorial, au nom du statu quo et de la possibilité de faire du commerce avec tous les pays, quel qu’en soit le régime politique.

C’est aussi le renoncement à toutes les valeurs démocratiques proclamées. Rien à voir avec la fermeté mise en place par la suite, y compris avec les accords d’Helsinki, signés en 1975 par les États-Unis et nombre de pays européens avec l’Union Soviétique et ses satellites, qui ont favorisé le développement de la dissidence dans les pays communistes du bloc de l’Est et contribué à l’effondrement du communisme, avec la chute du mur de Berlin en 1989.

Du fait l’indulgence de l’administration Obama envers le castrisme, le mur du Malecón, l’avenue qui longe le bord de mer à La Havane, risque de demeurer en place encore longtemps.

Interview réalisée par Aude Solente, un grand merci à Jacobo Machover.

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